Curator’s Eye: Kathia St. Hilaire: The Vocals of the Chaotic Burst
Certaines expositions ne demandent pas de regarder. Elles demandent d’écouter.

À Perrotin Paris, The Vocals of the Chaotic Burst de Kathia St. Hilaire se lit comme une partition écrite dans la pression, la répétition et les traces. J’ai eu le privilège d’assister à une visite privée menée par le critique d’art Carl Pierrecq, dont les échanges au long cours avec Frankétienne ont ensuite pris la forme d’un essai, Frankétienne, l’infréquentable. Ce contexte compte, parce que St. Hilaire ne convoque pas Frankétienne comme un simple repère. Elle travaille au cœur même de la logique qu’il a nommée: le Spiralism.
Né en Haïti au milieu des années 1960, le Spiralism répond à la dictature et à une violence sans relâche. Il refuse le temps linéaire. Il assume le chaos, la rupture, et la manière dont l’histoire revient, plus large, plus bruyante, plus difficile à contenir. St. Hilaire prend cette architecture littéraire et la reconstruit en image.

La spirale n’est pas un motif. C’est un état.
Chez St. Hilaire, la spirale devient une méthode pour lire les conflits à travers les géographies. Haïti est le point de départ, mais l’exposition refuse d’enfermer la violence dans un cadre local. La spirale s’élargit.
L’un des gestes les plus forts de l’exposition est la manière dont elle relie la dictature de François Duvalier à la guerre du Vietnam, non pas par comparaison facile, mais par climat partagé. Dans Vietnam Tunnels, un civil surgit d’un tunnel creusé pour échapper aux forces américaines. C’est une scène d’adaptation: le corps apprend, en direct, de nouvelles règles de survie. La spirale, ici, c’est l’ajustement permanent que la guerre impose au quotidien.

Puis le regard revient vers l’Europe. Dans les œuvres inspirées des tranchées de la Première Guerre mondiale, le barbelé devient à la fois matière et métaphore. St. Hilaire s’attache à sa forme enroulée, sa spirale littérale, et à sa persistance: dans la guerre, mais aussi dans les frontières, la détention, l’occupation. Ce qui change d’Haïti au Vietnam puis au front occidental, c’est l’uniforme. Ce qui demeure, c’est la météo psychique: la paranoïa, l’enfermement, et la banalisation de la peur.

L’estampe comme accumulation: l’histoire pressée dans la surface
La pratique de St. Hilaire mêle gravure, peinture, collage et tissage. Elle construit ses compositions par un travail intensif en relief, en superposant des dizaines d’empreintes issues de plaques de linoléum gravées. L’encre est pressée, encore et encore, jusqu’à former un champ dense, modelé par le temps et la pression.
Ce processus n’est pas décoratif. Il reflète les histoires qu’elle traverse: stratifiées, réécrites, partiellement effacées, jamais nettes.
Même l’architecture de l’exposition participe. Les œuvres se détachent sur un rideau de chaînettes assemblé à la main et organisé en vagues et cercles, un décor à la fois lumineux et menaçant, comme une clôture qui aurait appris à scintiller. L’espace bouge comme le Spiralism: non pas en circuit fermé, mais en arcs qui s’élargissent.

Ce à quoi je revenais sans cesse: le corps comme témoin
Dans toute l’exposition, les figures se tiennent entre document et légende, dans une forme de réalisme magique propre à St. Hilaire. Elle refuse souvent de représenter le régime frontalement. Elle peint plutôt ce que la dictature laisse derrière elle: les traqués, les détenus, les meurtris, les exécutés.
Dans les œuvres qui renvoient au massacre de Jérémie en 1964, elle montre les deux survivants attachés à des poteaux, prêts pour une exécution publique. La violence est là, sans mise en scène. L’absence des bourreaux devient une terreur en soi. Elle dit la manière dont le pouvoir agit: diffus, omniprésent, rarement obligé de se montrer.

Ailleurs, St. Hilaire s’appuie sur Ready to Burst de Frankétienne et imagine Raynand, battu, désorienté, adossé à un lampadaire après une attaque des Tonton Macoute. Le roman ne nomme pas directement le régime. Il décrit une atmosphère. St. Hilaire conserve ce choix. Elle fait de l’après-coup un langage.
Et puis il y a ce détail qui s’impose parce qu’il est trop précis pour rester anecdotique: Duvalier persuadé qu’un rival s’était transformé en chien noir, et l’ordre de tuer tous les chiens noirs du pays. Dans Spiral Execution, un chien noir passe au ras des chevilles d’un homme exécuté. La paranoïa devient politique. Le mythe devient instrument de gouvernement. Une dictature parle en hallucinations et exige l’obéissance.
La présence de Frankétienne: pas un hommage, une transmission
Frankétienne est présent ici non seulement comme influence littéraire, mais comme pulsation visuelle et conceptuelle. Ses œuvres, petites, tendues, spiralées, agissent comme des diapasons. Elles rappellent que le Spiralism n’a jamais été une théorie abstraite. C’était une manière de tenir debout, une technologie de survie pour produire du sens au cœur du chaos.

La lecture proposée par Carl Pierrecq pendant la visite a rendu cela évident: les spirales de St. Hilaire ne sont pas des ornements. Ce sont des échos. Elles portent la même fréquence à travers des guerres différentes, des décennies différentes, des continents différents.

C’est la clarté inconfortable de cette exposition.
Elle ne dit pas que tous les conflits se valent. Elle montre que leurs effets, désorientation, répétition, rupture, et lente érosion de la vie civile, restent structurellement familiers.
Note de conclusion
The Vocals of the Chaotic Burst est une exposition sur le son, sans le son: le bourdonnement du barbelé, le martèlement de bottes qu’on ne voit jamais, le souffle retenu avant une exécution, la mer comme passage et comme abîme. St. Hilaire donne au Spiralism une nouvelle surface, construite par la pression, l’empreinte, l’accumulation. On ressort avec cette sensation que l’histoire n’est pas derrière nous. Elle tourne.
